La Cour suprême russe bannit le «mouvement» LGBTQ+ pour «extrémisme»

Deux jeunes se consolent après le jugement de la Cour suprême russe qui ouvre la voie à des poursuites et à des peines de prison contre les homosexuels et les militants défendant leurs droits en Russie.
Natalia Kolesnikova Agence France-Presse Deux jeunes se consolent après le jugement de la Cour suprême russe qui ouvre la voie à des poursuites et à des peines de prison contre les homosexuels et les militants défendant leurs droits en Russie.

La Cour suprême russe a banni jeudi pour « extrémisme » le mouvement « international » LGBTQ+, ouvrant la voie à des poursuites judiciaires et à des peines de prison pour les homosexuels et les militants défendant leurs droits en Russie.

Cette décision intervient en plein virage ultraconservateur ciblant les personnes LGBTQ+, la Russie se posant en porte-drapeau des valeurs « traditionnelles » face à la décadence supposée de l’Occident.

Cette politique s’est accélérée depuis l’attaque de l’armée russe contre l’Ukraine, fin février 2022, qui a entraîné une répression visant toutes les formes de critiques à l’égard du Kremlin.

Le juge Oleg Nefedov a ordonné « la reconnaissance comme extrémistes du mouvement international LGBT et de ses filiales [et] l’interdiction de leurs activités sur le territoire de la Fédération russe », selon des correspondants de l’Agence France-Presse sur place.

M. Nefedov a précisé que cette interdiction entrait « immédiatement » en vigueur.

Moins d’une dizaine de personnes s’étaient rassemblées devant la Cour. « Peu de gens sont venus, regrette Ada Blakewell, une journaliste. Cela montre à quel point tout le monde a peur […] de parler des personnes LGBTQ. »

Le haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Volker Türk, a aussitôt dénoncé cette nouvelle décision. « Personne ne devrait être emprisonné pour avoir oeuvré en faveur des droits humains ou privé de ses droits en raison de son orientation sexuelle ou de son identité de genre », a-t-il souligné dans un communiqué.

« Le monstre » LGBT+

L’audience, la première dans cette affaire, a duré seulement quelques heures, et s’est déroulée sans défenseur — aucune organisation portant ce nom n’existant en Russie — et à huis clos, car l’affaire était classée « secrète ».

« Les LGBT, ce ne sont pas de pauvres gais ou des lesbiennes contre qui, comme on nous dit, la Russie a décidé de se battre. C’est un projet bien organisé et planifié pour saper les sociétés traditionnelles de l’intérieur », a assuré sur Telegram le vice-président de la Douma, Piotr Tolstoï.

« La sodomie est un péché », a-t-il répété, appelant à la « destruction » complète du « monstre » LGBTQ+, et pas seulement de ses « tentacules ».

Un porte-parole de l’Église orthodoxe russe, Vakhtang Kichidzé, cité par l’agence Ria Novosti, a, lui, salué cette interdiction comme « une forme d’autodéfense morale ».

« La Russie a montré une fois encore que ni l’Occident collectif ni les États-Unis ne nous priveraient du plus important : une identité religieuse et nationale ! » a affirmé sur Telegram Akhmed Doudaev, membre du gouvernement de la république russe de Tchétchénie.

Selon des ONG et des médias indépendants russes, des personnes LGBTQ+ ont été torturées et assassinées secrètement en Tchétchénie ces dernières années.

Mi-novembre, le ministère russe de la Justice avait demandé que soit qualifié d’« organisation extrémiste » et interdit « le mouvement international LGBT », sans dire clairement quelle organisation il visait.

Toute activité publique associée à ce que la Russie considère comme des orientations sexuelles « non traditionnelles » pourrait désormais être sanctionnée pour « extrémisme », un crime passible de lourdes peines de prison.

« Les autorités pourraient commencer à ouvrir des affaires pénales contre des personnalités publiques et des militantes et militants pour instaurer un climat de peur », a indiqué Maxime Olenitchev, un juriste de l’ONG Pervy Otdel, qui vient en aide aux victimes de répressions en Russie.

« Pic de folie »

Jusqu’à présent, les personnes LGBTQ+ risquaient de fortes amendes si elles étaient accusées de faire de la « propagande » — le terme employé par les autorités —, mais pas d’emprisonnement.

La dernière décennie a vu leurs droits être radicalement limités sous l’impulsion de Vladimir Poutine, qui, avec l’Église orthodoxe, assure vouloir éliminer de la sphère publique des comportements jugés déviants et importés d’Occident.

Ian Dvorkine, fondateur en Russie de l’ONG Centre T, qui aide les personnes transgenres, a ainsi fui le pays par crainte d’être accusé d’« extrémisme » et d’être jeté en prison pour avoir créé cette association.

« Travailler en Russie devient très incertain […] On dirait que ceux [les militants LGBTQ+] qui survivront vivront entièrement cachés », dit-il à l’Agence France-Presse.

Pour lui, ce procès est « un nouveau pic de folie », et « de plus en plus de personnes » demandent de l’aide pour quitter le pays.

Depuis 2013, une loi interdit la « propagande » de « relations sexuelles non traditionnelles » auprès des mineurs, un texte dénoncé par des ONG comme un instrument de répression homophobe.

Cette loi a été considérablement élargie fin 2022. Elle bannit désormais la « propagande » LGBTQ+ auprès de tous les publics, dans les médias, sur Internet, dans les livres et les films.

En juillet, les députés russes ont aussi adopté une loi visant les personnes transgenres, qui leur interdit notamment les opérations chirurgicales et les thérapies hormonales.

À voir en vidéo